L'EMIGRATION
FRANCAISE VERS LA LOUISIANE DE 1698 à 1754
Marie
Claude Guibert, Gabriel Debien et Claude Martin ont étudié
cette emigration déprès les notariales des ports atlantiques.
Ils distinguent trois phases :
3.A
- La Compagnie d'Occident (1718-1719)
Le privilège
exclusif du commerce fut alors accordé en 1717 à la
Compagnie des Indes, mieux connue à Paris sous le nom de
Compagnie du Mississipi, fondée par le financier écossais
John Law. En tant que «repreneur» de l'entreprise louisianaise,
Law réorganisa l'exploitation de la colonie. En moins de
deux ans, souvent par de douteuses méthodes de recrutement,
John Law réussit à faire passer en Louisiane plus
de 7000 personnes, dont 5000 enlevés presque de force: des
forçats rescapés des galères, des vagabonds
ramassés dans les rues de Paris, des «filles à
cassette» (appelées «filles
du Roy» au Canada), des femmes dites «de mauvaise
vie» (prostituées et condamnées de droit commun),
etc. Certes, la colonie reçut son contingent de fonctionnaires
du roi, d'aristocrates marginaux à la recherche d'une terre
d'asile, d'engagés des sociétés concessionnaires
tels que maçons, forgerons, charpentiers, terrassiers, etc.,
de religieux (ursulines, jésuites, capucins, etc.), de militaires
français (soldats et officiers).
Mais
John Law fit aussi appel à des émigrants allemands
(recrutés en Alsace, dans le Wurtemberg, le Palatinat, la
Franconie, le Brandebourg, la Bavière, etc.), italiens et
suédois, des militaires suisses (régiment de Karrer
et compagnie de Merveilleux), même des Écossais et
des Irlandais. Tout ce beau monde s'intégra pour former une
nouvelle société, les immigrants allemands, suisses,
italiens et autres francisèrent même leur nom en moins
d'une génération. En 1731, Antoine-François
Prévost, dit abbé Prévost, publiera à
Amsterdam un roman inspiré d'une déportée en
Louisiane, Manon Lescaut, paru sous le titre complet dHistoire
du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, septième et
dernier tome dun ensemble romanesque plus vaste, les Mémoires
et aventures dun homme de qualité qui sest retiré
du monde (1728-1731). Cette héroïne, dit-on, arracha
des larmes à Diderot et à Voltaire.
LECLERC,
Jacques, "Hisoire linguistique de la Louisiane" dans
l'améngement linguistique dans le monde, Québec, TLFQ,
Université de Laval, 30 avril 2004 |
L'activité
de la Compagnie d'Occident qui succède à la Compagnie
de la Louisiane commence en 1718, le nom de Crozat s'efface devant celui
de Law.
Le premier
recruteur est Pierre Melieque, "Officier de la Compagnie d'Occident".
Les 10
et 13 mai 1718, il
engage :
- Charles Gaudron, natif d'Azay-sur-Cher (Indre-et-Loire), fils de Paul,
"Marchand horloger en gros et serrurier de sa profession","pour
la Louisiane dans les terres fermes de l'Amérique". Pendant
ses trois ans, il sera nourri, entretenu d'habits, de souliers et sera
coiffé par la Compagnie qui lui fournira des outils propres à
son métier de serrurier, mais son retour ne sera pas assuré.
Son salaire n'est pas précisé mais nul ne doute qu'il soit
élevé. Signe.
- Philippe Bienvenu, d'Orléans, mais demeurant ordinairement à
Lorient, maître menuisier, et son fils Antoine. A eux deux, ils
auront pour 3 ans 1 400 livres, un tiers leur étant payé
d'avance à l'arrivée. Ils ne pourront pas quitter leur travail
sans un congé régulier ; ils seront nourris à la
table de leur maître et logé mais devront se munir d'outils.
Ils signent.
Un
acte de vente du 13 mai 1718 (Minutes Soulard) nous apprend que Nicolas
Legras, bourgeois de Rouen est prêt pour s'embarquer pour le Mississipi.
Le
20 octobre 1718:
Jean Arlux et son fils sont engagés par la Compagnie à
1 200 livres par an. Ils sont les premiers qui doivent payer le droit
de contrôle : 14 livres, 8 sols.
A
Clairac, dans le Lot-et-Garonne, dans l'étude de Maître Roubert,
minutes Gadiot, Monsieur Claude Martin a relevé une suite d'engagements
pour la Louisiane. C'est Pierre de Laguehay, sieur de Montplaisir habitant
à Bordeaux et M. Lagno, bourgeois et marchand de Bordeaux, qui
agissent pour les directeurs de la Compagnie d' Occident. Leur but est
précis, ils veulent emmener à la Louisiane, pour la culture,
la préparation et l'emballage du tabac, des laboureurs et des tonneliers
d'un petit pays qui a vu au début du XVIIe siècle planter
le premier tabac qu'on ait cultivé en France. Les "crus"
de Clairac ont périclité depuis, mais avant 1717 ils ont
été restaurés, tout comme ceux de la vallée
du Rhone.
Le
26 aout 1718
:
- Jean et Pierre Bernège, frères, de Bernège,
paroisse St Georges, juridiction de Grateloup (arrondissement de Marmande),
Jean de 26 ans, Pierre de 22 ans, tonneliers. 300 l. par an pour les deux
ensemble, 150 l. d'avance. Seul Pierre signe.
- Jacques Pégus, de Clairac, paroisse de Monbardat. 200 l.,
18 ans, laboureur, par an dont 100 l. d'avance.
- Le sieur Antoine Descayrac, bourgeois d'Aiguillon, 26 ans, fils
du sieur Antoine Descayrac.
- Bernard Besse, du diocès de Sarlat en Périgord, Dordogne,
30 ans, laboureur.
- Pierre Jatz, du bourg d'Uret, Lot-et-Garonne, 20 ans, laboureur.
- Abraham Seyssac, du du bourg d'Uret, Lot-et-Garonne, 30 ans,
laboureur.
- Jean Pourcheresse, de Subrosbosq, Lot-et-Garonne, 29 ans, laboureur.
- Jean Gayrand, de Villenouvelle en Languedoc, Haute-Garonne, habitant
maintenant Clairac , Lot-et-Garonne, 22 ans, laboureur.
- Jacques Larroque, habitant Clermont-Dessous, paroisse St Médard,
Lot-et-Garonne, 21 ans.
Le 27 aout 1718
:
- Jean Boileau, habitant de Subrosbosq, Lot-et-Garonne,
brassier. 150 l.
Le 18 septembre 1718
:
- Pierre Demichel,
de Lafitte, Lot-et-Garonne, 17 ans, sergier.
- Etienne Besse, de Moirax en Condomois, Lot-et-Garonne, 23 ans, laboureur.
- Jean Chaudruc, de Fernau, Lot-et-Garonne, 17 ans, laboureur.
- Pierre Audivert, habitant de Clairac , Lot-et-Garonne. laboureur
- Jean Brouquet, de Bourran, paroisse de Colleignes, Lot-et-Garonne.
Ces contrats sont à des gages divers, mais les plus grands avantages
possibles sont faits outre leurs salaires à des laboureurs. Leur
service ne commencera pas quand ils arriveront en Louisiane, mais au moment
du départ de Clairac., Lot-et-Garonne.
Et ces hommes sont fortement invités à devenir colons. Il
est bien entendu que la Compagnie leur assurera leur retour gratuit s'ils
désirent rentrer au pays, mais en restant ils recevront en toute
propriété et sans débours, les terres qu'ils pourront
défricher et dont ils auront le titre bien signé des Directeurs
de la Compagnie.
Sous la conduite de Laguehay ils partiront au début de 1719 sur
le navire "Le Comte de Toulouse" pour la plantation de tabac
que la Compagnie veut entreprendre chez
les Natchez. Ce ne sera qu'ensuite qu'elle leur enverra de l'outillage
. En 1721, on verra arriver en France une petite quantité de tabac.
On s'étonnera
qu'aucun ménage, qu'aucune femme ne paraissent être partis
alors de Clairac. C'est comme si on n'avait pas songé aux lendemains.
Beaucoup de ces émigrants étaient protestants, mais rien
n'indique que la religion ait été pour quelque chose dans
ces départs.
Une
partie seulement des minutes des notaires de Clairac a été
conservée. Il reste à dépouiller celles de la région
où l'on cultivait le tabac : Lafitte, Laparade, Fauillet, Grateloup,
Tonneïns. Il y a donc à présumer que le nombre des
laboureurs qui gagna la Louisiane en ces années 1717-1718 fut bien
plus élevé.
La
Compagnie d'Occident (suite 3.B)
4
- Les concessionnaires (1719-1720)
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